Bruxelles

Carlotta Bailly-BorgMike BourscheidMaen FlorinEmma HartAna KarkarMonica MaysEmma TalbotSophie Ullrich Fundamental occurrences

31.3.2022 - 07.5.2022

Exhibited Works

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fundamental occurrences


Il est des circonstances particulières, qui tendent à laisser le monde — un monde, c’est-à-dire des mondes — se révéler à nous. Pas « une », mais « des rencontres », multiples. Des circonstances particulières, pourraient donc, au gré des rencontres, se révéler fundamental occurrences? Oui, pour autant que l’on veuille, dans le sillage de Zygmunt Bauman, et comme le bouchon, se laisser porter par son concept de « société liquide ». Trop rapidement réduit au cliché d’une critique négative axée sur les constats de consommation outrancière, de fluidité débridée, d’accélération irréversible, de perte d’identité, la société liquide de Bauman n’appelle pas de ses vœux un retour à un hypothétique monde d’avant, appel qui serait contradictoire avec le concept lui-même: la société liquide accuse et accepte l’irréversibilité du temps. Une fois encore, le remède est dans le mal.

 

On décrit une société moderne-liquide en l’opposant à de l’ère solide des producteurs qui se finit généralement au moment de l’industrialisation. L’ère liquide des consommateurs fluidifie la vie en une vie frénétique, incertaine et précaire. Le consommateur n’a plus l’occasion de comprendre, analyser la situation de ses expériences afin de pouvoir en tirer des conclusions, que les conditions qu’il analyse sont déjà obsolètes.

Comment évoluer dans les structures liquides définies par Zygmunt Bauman?

C’est à partir des différentes liquidités, sociétales ou formelle, que se rassemble ces fundamental occurrences. Œuvres qui affirment la liquidité de notre monde, qui se réjouissent de la plasticité des matières qui les composent, et qui jouissent de se voir ainsi entraînées ensemble, se reflétant les unes les autres, se découvrant grâce à l’effet de masse un potentiel qu’elles ignoraient, chacune plus agile au sein de cette collectivité fluide capable seule, au gré des flots, de révéler des courants inconnus.

 

La jeune artiste allemande Sophie Ullrich recompose un monde avec toutes les images qui le sature. Tel le montage de la tour de Babel, ses toiles se composent de différentes strates de références qui créent un fond, à son tour rehaussé par des éléments de l’histoire de l’art, des objets usuels du quotidien, ou encore des éléments repris dans des bandes-dessinées. Les informations s’accumulent ainsi, avec quelques interventions de personnages émergeant dans la toile, de manière anonyme. Le dessin retrace juste des contours et la tête est souvent manquante. Les caractéristiques et les particularités des êtres humains sont généralement mis en exergue dans nos sociétés dites post-modernes. Comme une revendication ou une affirmation de soi qui fait devise, menant vers une société de consommation intense. Ainsi, notre attention est en permanence sollicitée puis détournée; nous voulons être tout et tout le monde à la fois, et surtout nous-même. L’identité devient un bien consommable comme un autre.

 

Concept critique d’une part, la « liquidité » invite au travail sur les flux d’informations qui inondent nos jours et nos nuits, qui nous laissent hébétés, incapables de tirer les conclusions d’une expérience qui sans cesse se dérobe dans une réalité désormais « augmentée », virtuelle, absente; invite à la réflexion sur les logiques consuméristes qui voudraient combler nos désirs, mettre un terme dérisoire à nos quêtes identitaires. Les œuvres d’Ana Karkar, sont imprégnées de ce phénomène. Tant et si bien qu’il semblerait que l’originalité, tant désirée, soit noyée pour former des “airs” êtres, sans propriété/qualité intrinsèque totalement interchangeable. Ana Karkar s’inspire de films à la frontière du cinéma d'horreur teinté d'érotisme qui a connu son âge d'or dans les années 1960 à 1980 tel que Giallo de Dario Argento ou encore des films ressortant de la American Grindhouse untamed film collection tel que les films de Brian de Palma. Il en ressort des scènes lascives figurant des corps nus enlacés qui paraissent fondre sous les coups fluides de pinceau de l’artiste.

 

Les céramiques d’Emma Hart représentent des silhouettes, elles aussi non-définies, se reflétant dans la partie antérieure de la faïence, qui agit comme miroir. Mais l’image renvoyée est incertaine, comme un reflet dans une eau trouble, comme si le besoin d’identification inhérent à l’objet se voyait remis en cause par un malaise, suivant l’incertitude latente que génère la liquéfaction de nos structures sociétales.

 

De son côté, Maen Florin tend à construire des archétypes au travers de portraits. La personnalité s’efface afin de représenter l’universel. Comme si les “sans visages” d’Emma Hart et d’Anna Karkar enfilaient un masque pour pouvoir interpréter leur commedia. Les têtes de Florin détournent le regard, un regard absent ou tourné vers l’intérieur. Il nous confronte à nos insuffisances en matière d'humanité, de sécurité et de justice.

 

Métaphore d’une richesse matérielle inouïe, la « liquidité » ouvre un champ formel inépuisable, celui de l’écoulement, de la fuite, du mélange, du contenant, du contenu, de la mixture, de la coulée, de l’érosion, de l’immersion, de la surface étale, de la vague, de la dissolution… C’est bien cette ambivalence que nous repérons dans le travail de Carlotta Bailly- Borg. Les céramiques représentent des visages sur des réceptacles qui semblent avoir été écrasés. Ces personnages grotesques se montrent ici avec leurs petits désastres, comme des individualités qui essaieraient de rattraper leur liquidité constitutive, leur mollesse, ou de s’en nourrir.

De manière simultanée, nous nous confrontons à ces câbles noués peints sur toiles tendues à la façon d’étendards. Ces nœuds que l’on noue afin de consolider, bloquer, sécuriser. Sur ceux-ci — ou dans ceux-ci ? — courent de petits personnages, non-genrés, groupés ou isolés, à la manière de petits flux sans direction ni but, mus par leur seuls affects dans une société où l’émotion est centrale. L’émotion permet l’identification du soi car la raison, elle, est impersonnelle.

Les œuvres de Mike Bourscheid, Monica Mays et Emma Talbot peuvent sembler syncrétiques, se nourrissant de nombreuses sources et les mêlant au gré de leurs intuitions. Dans la lignée de l’optimisme inébranlable de Bauman, la vision intuitive est au centre de leur travail. Ces derniers projettent des modèles, des prototypes ou encore des idéaux, afin de façonner ainsi de nouvelles manières d’évoluer et de vivre.

L’intime s’inscrit dans un contexte de préoccupation contemporaine chez Emma Talbot qui explore dans sa peinture l’interdépendance d’un certain nombre de pensées. Elle y fait cohabiter des concepts contemporains et leurs homologues séculaires, qui nous parlent encore aujourd’hui. La porosité et la dé-hiérarchisation des institutions et des organismes décrits par Bauman, permettent exactement à ce genre de vues, recherches et réflexions, d’émerger. Des récits visuels sont formés à partir d’images mentales, réelles ou fictives, et surgissent sur des textiles colorés fluides suspendus.

De la même manière l’artefact joue un rôle important dans le travail de Monica Mays, qui crée à partir d’une conception éco-féministe, un foyer qui existe dans un lieu encore non-existant. Mays travaille des objets domestiques, au travers du prisme de l’anthropologie du « paranormal », qu’elle détourne, modifie, juxtapose minutieusement. Nous oscillons entre un sentiment de familiarité et d’étrangeté devant ces œuvres énigmatique. Les propositions plastiques et performatives de l’artiste tendent à faire éclore l’idée d'autres possibles.

C’est - à nouveau dans l’esprit des sociétés qui tendent à - dans l’idée d’une société idéale, idealverein, qu’ont été conçu les œuvres de Mike Bourscheid. Ces sculptures sont portées pas des protagonistes dans ses performances et ses films qui mettent en scène le corps. Guidés par certaines règles les corps se meuvent au cours de jeux sportifs où le cocasse et l’humour s’entrecroisent dans des scènes qui traitent des relations interpersonnelles, de rôles et d’identités, et remettent en question les stéréotypes du travail masculin et féminin.

Zygmunt Bauman nous dit que l’identité en raison de la fluidité de la vie, de l'incessant changement de rôles, fonctions, statuts et objectifs, ne peut jamais être «finale», et se voit constamment renégociée. Au travers des œuvres mise en relation, cette liquidité est prégnante et autorise un mouvement, un glissement vers des ailleurs.

Les différentes œuvres des artistes présentées dans fundamental occurrences ne sont pas uniquement un moyen de constater, observer un état du monde, ni uniquement de penser d’autres modèles éthique, politique, personnelle et communautaire possibles, mais, il s’agit également d’outils pour les préfigurer. Qui vivra, verra… ou, qui verra, vivra?

 

Emmanuelle Indekeu

Mars 2022

 

 

 

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There are particular circumstances that tend to let the world - a world, or more precisely, worlds - reveal themselves to us. Over the course of the encounters they produce, could particular circumstances, therefore, reveal themselves to be fundamental occurrences? Yes, as long as we are willing to follow in the footsteps Zygmunt Bauman, and like a cork caught in the waves, let ourselves be carried away by his concept of "liquid society". This concept is all too quickly reduced to the cliché of a negative critique based on the observations of excessive consumption, unbridled fluidity, irreversible acceleration, and loss of identity. However, Bauman's liquid society does not call for a return to a hypothetical world of the past, an appeal that would be contradictory to the concept itself: the liquid society both accuses and accepts the irreversibility of time. As is often the case, the poison contains the antidote.

 

The modern liquid society is set up in contrast to the solid producer era, which generally ends with industrialisation. The liquid era of consumers makes life fluid in a frenetic, uncertain and precarious way. The consumer no longer has the opportunity to understand or analyse the situation of his experiences in order to be able to draw conclusions, because the conditions he analyses are already obsolete.

How can one evolve in the liquid structures defined by Zygmunt Bauman?

It is from the different liquidities, whether societal or formal, that these fundamental occurrences are brought together. Works, such as these affirm the liquidity of our world, rejoice in the plasticity of the materials of which they are made up, and enjoy seeing themselves drawn together, reflected in each other and discovering through the mass effect a potential that they did not know existed, each more agile within this fluid collectivity, which alone is capable of revealing unknown currents as the waves flow.

 

The young German artist Sophie Ullrich recomposes a world a world with all the images that saturate it. Like the Tower of Babel, her canvases are composed of different layers of references that create a background underscored by elements taken from the history of art, everyday objects, or even from comic strips. This is how the information conveyed accumulates, alongside a few interjections by characters who emerge anonymously from the canvas. The drawing only traces the outlines and the head is often missing. The characteristics and peculiarities of human beings are generally emphasised in our so-called post-modern societies. It is like a claim or an affirmation of self that becomes the motto, leading to a society of intense consumption. Thus, our attention is constantly sought and then diverted; we want to be everything and everyone at once, especially ourselves. Identity becomes a commodity like any other.

 

Although a critical concept on the one hand, on the other, "liquidity" invites us to work on the flow of information that floods our days and nights, leaving us dazed, unable to draw conclusions from an experience that is constantly slipping away in a reality that is now "augmented", virtual, absent; it invites us to reflect on the consumerist logic that seeks to fulfil our desires, to put a derisory end to our quest for identity. Ana Karkar's works are impregnated with this phenomenon. So much so that it seems that the originality, so desired, is drowned out to form "air" beings, without intrinsic properties/qualities, that are totally interchangeable. Ana Karkar is inspired by films that border on the erotic horror genre, which had its golden age in the 1960s to 1980s, with directors such as Giallo de Dario Argento, or films from the American Grindhouse untamed film collection, such as the films of Brian de Palma. The result is lascivious scenes of naked bodies embracing each other that seem to melt under the artist's fluid brushstrokes.

 

Emma Hart's ceramics also represent undefined silhouettes reflected in the front part of the earthenware, which acts as a mirror. But the image we get back is uncertain, like a reflection in murky water, as if the need for identification inherent in the object were challenged by a malaise, following the latent uncertainty generated by the liquefaction of our societal structures.

For his part, Maen Florin tends towards constructing archetypes through portraits. Personality is erased in order to represent the universal. It is as if ?the faceless? in the works by Emma Hart and Anna Karkar were putting on a mask in order to perform their commedia. By contrast, Florin's faces gaze absently or inwardly. He confronts us with our inadequacies in humanity, security and justice.

 

A metaphor of unprecedented material richness, "liquidity" opens up an inexhaustible formal field of flow, leakage, mixing, container, content, mixture, pouring, erosion, immersion, flat surface, wave, dissolution... It is this ambivalence that we find in the work of Carlotta Bailly-Borg. The ceramics represent faces on receptacles that seem to have been crushed. These grotesque figures are shown here with their little disasters, like individualities trying to make up for their constitutive liquidity, their softness, or to feed off it.

At the same time we are confronted with knotted cables painted on canvas and stretched out like banners. These knots are tied to consolidate, block, secure. On them - or in them? - run small characters, ungendered, grouped or isolated, like small flows without aim or direction, driven only by their affections in a society where emotions are central. Emotion allows for the identification of the self because reason is impersonal.

 

The work of Mike Bourscheid, Monica Mays and Emma Talbot can appear syncretic as they draw on many sources and blend them as they see fit. In keeping with Bauman's unwavering optimism, intuitive vision is central to their work. They project models, prototypes and ideals to shape new ways of evolving and living.

The intimate is part of a contemporary preoccupation for Emma Talbot, who explores the interdependence of a number of thoughts in her paintings. She brings together contemporary concepts with their secular counterparts, which still speak to us today. The porosity and de-hierarchisation of institutions and organisations described by Bauman allow exactly this kind of viewpoint, research and reflection to emerge. Visual narratives are formed from mental images, whether real or fictional, and emerge on suspended fluid coloured textiles.

Similarly, the artefact plays an important role in the work of Monica Mays, who creates a home that exists in a non-existent place from an eco-feminist viewpoint. Mays works with domestic objects through the prism of the anthropology of "the paranormal" ; which she hijacks, modifies and meticulously juxtaposes. We oscillate between a feeling of familiarity and strangeness before these enigmatic works. The artist's material and performative proposals tend to give rise to other ideas of the possible.

 

It is once more in the spirit of societies that tend to an idealverein - an idea of an ideal society-that Mike Bourscheid's works have been conceived. These sculptures are worn by the protagonists in his performances and in his films that feature the body. Guided by certain rules, the bodies move in sports games where comedy and humour intertwine in scenes that deal with interpersonal relationships, roles and identities, and which question the stereotypes of male and female work.

 

Zygmunt Bauman tells us that because of the fluidity of life, the incessant change of roles, functions, status and objectives, identity can never be "final", and is constantly renegotiated. Through the works in this exhibition, this liquidity comes alive and allows for a movement, or a shift, towards other places.

 

The different works of the artists presented in fundamental occurrences are not only a means to observe the state of the world, or think of other possible ethical, political, personal and community models, the also serve as tools with which to prefigure them. Who will live, will see... or perhaps?who will see, will live?

 

Emmanuelle Indekeu

(translated by Wilhemina von Blumenthal)

Mars 2022

 

Image:
Carlotta Bailly-Borg, PASSIONATE (détail), 2021, acrylique, lin, détail, 230 x 75 cm

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VERNISSAGE LE 31 MARS 2022 à 18h


Exposition collective avec

Carlotta Bailly-Borg
Mike Bourscheid
Maen Florin
Emma Hart
Ana Karkar
Monica Mays
Emma Talbot
Sophie Ullrich

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Dans le cadre de la foire d'art contemporain Art Brussels 2022, Nosbaum Reding est ravis d’annoncer une soirée unique à la galerie Nosbaum Reding. Monica Mays donnera une performance « Homies Prayers » avec David Ko à la musique le vendredi 29 avril à 19h30.

« Homies Prayers » est la performance sœur de l'œuvre « Homies ». Elle consiste en une pièce sonore textuelle en direct où des mécanismes synthétiques génèrent une polyphonie de voix qui parlent d'îles, de navigation, de perspectives et d'ovnis.

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In the frame of the contemporary art fair Art Brussels 2022, Nosbaum Reding is pleased to announce a unique evening at Nosbaum Reding Gallery. Monica Mays will give a performance "Homies Prayers" with David Ko on music on Friday 29 April at 7.30 pm.

“Homies Prayer”s is the sister performance of the body of work “Homies”. It consists of a live textual sound piece where synthetic mechanisms generate a polyphony of voices that speak of islands, navigation, perspectives and UFO's. 

Monica Mays is currently exhibiting at Nosbaum Reding Gallery in the group show "fundamental occurrences".

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