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Aline Bouvy et John Gillis sont un duo qui travaille en collaboration depuis 2000. A l’occasion de cette exposition, ils présentent une série de dessins et de peintures, une sculpture et un film. Normalement, on en viendrait directement à examiner les produits et le contenu de cette collaboration. Dans ce cas-ci, nous sommes cependant forcés de marquer une pause, car contrairement à la plupart des collaborations de nos jours, la répartition des tâches au sein du travail n’est pas transmise de manière lisse. En tout état de cause, il ne s’agit pas de la représentation d'un mariage idéal – je pourrais d’ailleurs ajouter que cela ne surprendra personne qui connaît bien le 'couple' ! Trêve de plaisanterie, je veux dire par là que les artistes ne masquent pas – ou sont par ailleurs incapables de masquer – les fissures inévitables qui se manifestent dans l’exercice d’une telle pratique. Leur travail semble autant émaner de la collaboration que d'en parler. Le travail consiste dans des couches successives marquant les apports de chacun, ne coïncidant pas - ou tout simplement, étant incapables de coïncider avec
l'idée d'une image 'juste'. Les tableaux ne semblent pas se soucier de montrer de 'bonnes' peintures – peu importe ce que ce terme peut, a pu ou pourra jamais recouvrir. Les artistes seraient plutôt contraints de concéder que la réciprocité idéale consiste précisément en cela – un idéal 'impossible' qui dissimule les inévitables rapports de force antagonistes, fondamentaux à toute relation, personnelle ou sociale. Ce que ces travaux donnent à voir dans leur facture même, c’est la nature 'réelle' du processus de collaboration dont l’asymétrie anime les œuvres tout en les rendant proprement décousues.

Ces travaux s’apparentent à un jeu de voix et d’images dans un sens décalé. Ils traitent en particulier du phénomène de la séduction, de l’attrait affectif au point d’être paralysé, transporté par l’autre dans un état d’hypnose. La plupart des explications de l’hypnose y décèlent la preuve du pouvoir de la parole sur la conscience, du pouvoir du signifiant à transformer le goût d’un citron en celui d'une pêche. Mais n’est-ce pas tout autant la voix que la parole qui produit l’attrait corporel: la vérité d’une blague ne réside-t-elle pas autant, sinon plus, dans son énonciation que dans son 'contenu'? N’est-ce pas l’attitude, le comportement, l’accumulation de gestes corporels qui produit l’attrait hypnotique? Cela nous permet d’approcher ces travaux de manière différente, en y voyant le souci d’exécuter un geste en tant qu’articulation d’une attitude, quelque chose qui est 'écrit' au travers de l’apparence du 'travail', au travers de sa 'sur-face'.

Les tableaux revendiquent ouvertement leur 'superficialité' en ce sens. Leurs surfaces, par leur traitement all-over et leurs détails, regorgent de motifs empruntés à la mode et au style; peut-être pourrait-on dire qu’ils se délectent à exposer le superficiel. Mais n’avons-nous pas tous recours à l’image? Chacun n’est-il pas tiraillé entre la façon dont il se voit lui-même et l’idée qu’il se fait de la façon dont quelqu’un d’autre le voit? A l’instar d'une certaine personne qui affirmait il y a 2 siècles, 'Il n’y a que les gens superficiels qui ne jugent pas selon les apparences', reviendrait plus ou moins à postuler que la surface est paradoxalement l'espace le plus profond dont nous disposons.

Peut-être n’existe-t-il pas de point idéal duquel on puisse voir l’autre. Peut-être est-ce cela qui caractérise l'impossibilité d'une vraie relation entre un couple, entre l’art et ses spectateurs, entre l’image et le mot. Mais là n’est peut-être pas la fin de l’histoire. N’est-ce pas cette 'impossibilité' même qui fait que nous éprouvons du désir, sans aboutir pour autant au pathos de l’assouvissement sans cesse différé. Peut-être l’attitude affirmative de la culture pop, ses formes collectives du désir corporel avec lesquels ces travaux tentent de renouer, démontrent-elles qu’il existe un moyen de combler ce fossé entre 'idéal' et actuel. Peut-être l’art est-il le travail de la création active du désir, où le 'ça' n’est plus l’objet à tout jamais perdu, mais l’acte positif consistant à 'going for It'.


Robert Garnett
Londres, avril 2005

Traduction: Boris Kremer

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